Automatiser pour mieux coder

Pour Colin Humphreys, CTO de Pivotal, l’automatisation de l’IT est déjà une réalité quotidienne. De plus en plus de taches et de process sont automatisées, et la question pour les professionnels de l’IT est maintenant de savoir comment s’adapter à cet état de fait. Loin des discours alarmistes sur les dangers de l’automatisation pour l’emploi, Colin Humphreys y voit au contraire une opportunité. Nous avons pu échanger avec lui sur le sujet lors du TIAD en octobre dernier.

Comment l’automatisation change nos méthodes de travail ?

L’automatisation change tout, et en même temps change moins de choses que les gens ne le pensent. Cela peut sembler confus, donc je vais expliquer mon propos. Aujourd’hui nous avons des outils, comme Cloud Foundry par exemple, qui permettent d’écrire du code, de le pousser dans le cloud, et de l’exécuter. Plus besoin de se soucier de construire des serveurs, de configurer des OS… c’est-à-dire tout ce qu’on faisait avant pour exécuter du code. J’ai passé toute ma carrière à construire des plateformes, à déployer des serveurs, configurer des bases de données, et toutes ces activités sont maintenant automatisées. Ce qui signifie que j’ai maintenant plus de temps disponible. Donc oui, cela change tout, et cela nous libère d’une contrainte : nous étions limités dans le nombre d’activités que nous pouvions faire. Maintenant, nous pouvons créer beaucoup plus de code, parce qu’il est plus facile de le déployer et l’exécuter.

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Colin Humphreys lors du TIAD

Avoir des outils qui facilitent le déploiement pose de nouvelles questions : si on peut déployer du code 10 000 fois/jour, quel code devons nous écrire, quelles sont les applications que nous devons concevoir ? Nous pouvons utiliser notre temps de façon plus efficace, et construire non seulement de meilleures applications, mais aussi en construire plus, et apporter plus de valeur ajoutée. Certains pensent qu’en automatisant nos métiers, nous risquons le chômage. Et oui, une partie de ce qui faisait notre métier il y a 20 ans a disparu. Mais il y a encore beaucoup d’autres choses à faire, situées à un plus haut niveau d’abstraction. Pour moi, la question de l’automatisation se résume à savoir comment nous pouvons optimiser notre temps plutôt que de le gâcher.

Comment opère-t-on ce changement ?

C’est un challenge difficile. Nous avons des outils d’automatisation, pourtant certaines personnes continuent de réaliser manuellement des tâches qui peuvent être automatisées. Pourquoi ? Parce qu’ils ont toujours travaillé comme ça, et qu’évoluer demande de changer d’état d’esprit, de passer de l’exécution de tâches à des missions plus créatives… et tout le monde ne veut pas faire ce changement. Il y a un certain confort à continuer à travailler comme on l’a toujours fait. Pendant la révolution industrielle en Angleterre, certains travailleurs incendiaient les usines qui automatisaient leur travail. Imaginez si aujourd’hui des sysadmins allaient brûler des datacenters ! Les gens craignent le changement, c’est naturel, et je pense que nous devons avoir de l’empathie pour cela, et faire en sorte que le changement soit moins effrayant, plus facile à adopter. Nous devons aider les gens à voir les avantages de l’automatisation. Quand Henry Ford a industrialisé la production de voiture, on a craint une disparition des emplois dans le secteur. Au contraire, les voitures ont baissé de prix, et les gens en ont acheté plus…. je pense qu’on verra la même chose dans le domaine de la technologie. Il sera devenu beaucoup plus facile et moins cher de déployer des applications… et en conséquence, nous aurons besoin de plus gens. L’automatisation ne réduit pas le nombre de postes, il l’augmente, à un niveau plus haut d’abstraction.

La technologie nous aide-t-elle à passer d’un modèle compétitif au modèle coopératif ?

Il est très intéressant d’évoquer le sujet de la compétition versus la coopération en termes de technologie. Je pense que cela dépend de la façon dont on voit le monde – beaucoup sont tournés vers la compétition, personnellement je me vois plutôt comme quelqu’un de collaboratif, et la collaboration est une valeur centrale chez Pivotal. La collaboration ouvre de grandes perspectives. Prenons le sujet à travers l’exemple des jeux à somme non nulle : imaginons qu’il y ait un gâteau sur cette table, nous le voulons tous les deux. Si je mange le cake, tu n’en auras pas, et inversement. Je gagne, tu perds. Mais dans le domaine de la technologie et du développement, si nous travaillons ensemble, on peut créer un gâteau plus grand. Je pense que bientôt la collaboration va devenir une valeur dominante, parce que nous nous éloignons du modèle basé sur la rareté des objets physiques. Quand on écrit du code ou des services, on peut les partager : chaque humain sur terre peut accéder à ce code, sans aucun coût. Chaque service construit, chaque ligne de code vient s’ajouter la propriété intellectuelle globale de l’espèce humaine. Maintenir la compétition dans ce monde n’a pas de sens : en travaillant ensemble, on produit plus.

Comment s’adapter à ce nouveau modèle apporté par le Cloud et l’automatisation ?

La seule constante, c’est le changement. C’est la seule chose dont on peut être sûr : tout va changer. A partir du moment où on accepte cela comme normal, il devient plus facile d’accompagner ce changement. Lors du TIAD, mon talk intitulé “Building the cloud native learning organization” avait pour objectif d’aborder les méthodes scientifiques qui nous permettent d’acquérir et de valider le savoir : comment nous construisons notre savoir à travers à l’élaboration d’hypothèses et la vérification de ces hypothèses, et les conclusions que nous en tirons. Nous travaillons dans des sociétés qui sont concentrées sur l’apprentissage. C’est la chose la plus importante, et la meilleure façon de se préparer au changement. Enfin, pour apprendre de chacune de nos expériences professionnelles, je pense qu’il est indispensable de faire des rétrospectives régulières. Quelque que soit la méthodologie, agile ou non, il est important de revenir régulièrement sur ce qui a été fait, évaluer ce qui a fonctionné, ce qui a moins bien fonctionné, et changer ce qui doit l’être pour s’améliorer. Sans cela, on ne va nulle part !

Commentaires :

  • Quatrième Révolution Industrie

    Juste pour me faire l’avocat du diable.
    « Quand Henry Ford a industrialisé la production de voiture, on a craint une disparition des emplois dans le secteur. »
    Quand Ford industrialise à cette époque, il ne cherche pas à remplacer ou optimiser la productivité de l’humain dans la production, mais l’outil principal de transport à l’époque: Le Cheval (d’où appellation ‘cheval fiscal’, ou ‘cheval vapeur’ à l’époque).
    Retour en 2016, combien de chevaux sont utilisés aujourd’hui (transports, logistique, militaire -ex-cavalerie-, agriculture) ? Est-ce que cela est parce que les chevaux sont devenus fainéants, ou par leur remplacement par des outils qui sont plus performants qu’eux dans les domaines dans lesquels leurs compétences étaient utilisables ?

    Regardons maintenant 2 aspects:
    1. la production automobile: « L’automatisation ne réduit pas le nombre de postes, il l’augmente, à un niveau plus haut d’abstraction. »
    La robotisation des chaînes de production a largement fait perdre des emplois. Le taux de remplacement de la « création d’emploi » ne suffit pas à compenser la perte (1 technicien de supervision/maintenance pour x employés remplacés). Environ 30% des emplois ont été perdu dans l’industrie automobile au global (et pourtant, la demande de véhicules ne cesse d’augmenter mondialement)
    Combien des personnes qui ont perdu un tel emploi (d’ouvrier, technicien, etc) ont la capacité à devenir développeurs, ingénieurs ? S’ils n’y ont pas réussi ou pas voulu initialement, comment vont-ils réussir à atteindre le niveau ?
    Comme pour les chevaux, les humains ont une limite de capacités (physiques, mentales) qui peut et sera remplacée par le besoin de compétitivité et de productivité. On ne parle pas ici de remplacer les humains par une IA « générique » (de même qu’il n’existe pas d’humains qui sache réaliser tous les métiers existants) mais par des outils/algorithmes qui ont juste besoin d’être au moins aussi performants que les humains dans leur taches respectives.
    Même les emplois à « haute qualification » ne sont pas protégées ; par exemple, Microsoft et IBM spécialisent leurs IA pour la médecine et la recherche médicale.
    Même s’il existe des professions qui seraient « protégées » … quel niveau de chômage atteindront nous avant qu’une crise sociale et économique deviendra ingérable ?

    2. La conduite automobile: Ford a défini un modèle qui avait toujours besoin de l’humain pour opérer le véhicule, tout comme l’humain conduisait le cheval. Les constructeurs automobiles et les GAFA ont bien démontrés le point ci-dessus: Nous n’avons pas besoin d’une IA parfaite, juste assez bonne pour remplacer l’humain dans cette tache. Le transport et la logistique sont souvent les premiers domaines d’emplois dans de nombreux pays, par exemple les USA … d’où le besoin d’augmenter cette productivité et compétitivité. S’il suffisait juste de réadapter ces personnes à de nouveaux emplois, qui devrait se charger de le faire, et comment le financer ? Comment planifier cela plusieurs années avant qu’une technologie ne vienne remplacer ces compétences ?

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